Comme le disait le Conseiller fédéral Albert Rösti (je ne le cite pas souvent !) dans le Temps du 31 janvier 2026, les principaux bénéficiaires de l’initiative visant à baisser à 200 francs la redevance pour les médias de services public, si elle est acceptée, seront les grandes plateformes étrangères, les géants du numérique(essentiellement dirigés par des hommes d’ailleurs, tous atteints du syndrome d’hyperpuissance), qui siphonnent nos données et captent notre attention à tout prix, siphonnant au passage aussi nos porte-monnaie.
Les médias privés comme alternative?
Les partisans de l’initiative prétendent notamment que les médias privés peuvent très bien s’occuper (évidemment pour un moindre coût) d’une bonne partie de ce que produisent la SSR ou d’autres médias soutenus par la redevance. Mais comment peut-on encore prétendre ceci ??? Les éditeurs privés n’arrêtent pas de sabrer dans les effectifs et les titres, réduisant les médias classiques à la portion congrue, ce qui accélère l’uniformisation de l’offre et sa baisse de niveau en termes d’indépendance, de diversité, de substance et de profondeur. Il suffit de rappeler les très nombreuses restructurations de ces dernières années, avec des suppressions massives d’emplois et de savoir-faire.
Impact sur l’offre sportive et culturelle, et sur la diversité régionale
De plus, si on prend l’exemple du sport, les compétitions de haut niveau dans les sports qui génèrent des revenus publicitaires importants peuvent être couvertes par des médias privés (à quel coût pour les amateurs et amatrices ?). Mais le gros du paysage sportif suisse, qui en tant que tel ne rapporte pas d’argent, se verrait privé de toute visibilité si la SSR et les radios et télévisions locales n’assurent plus de couverture. Le même phénomène se produirait pour le domaine culturel avec un appauvrissement à la fois de l’offre, via la disparition des soutiens de la SSR à la production audiovisuelle par exemple, et de la couverture de notre riche paysage culturel, comme le relevait la Conseillère aux Etats Isabelle Chassot dans le Temps du 12 février 2026. Enfin, si je me réjouis qu’il y ait nettement plus d’émissions de la SSR qui soient produites dans l’une des langues nationales, puis traduites et diffusées dans les autres régions, je n’ai pas du tout envie de voir toute l’offre homogénéisée, en effaçant la diversité de nos réalités helvétiques, pas seulement linguistiques mais aussi régionales ! Une SSR concentrée sur quelques centres urbains serait catastrophique pour notre pays.
Préserver le pouvoir d’achat?
L’un des arguments les plus choquants en faveur de l’initiative est celui du pouvoir d’achat. Evidemment qu’économiser 100 francs par année peut constituer un montant non-négligeable pour une partie des ménages qui ont des revenus restreints, mais propager un tel argument de la part de milieux qui sont largement co-responsables de la diminution du pouvoir d’achat en Suisse, par exemple en favorisant la spéculation immobilière et donc des hausses souvent choquantes des loyers, ou en s’opposant à toute mesure pour mieux gérer les coûts de la santé, ou en votant régulièrement des baisses d’impôts pour les couches les plus privilégiées, ou en voulant couper dans les budgets de l’aide sociale, c’est particulièrement cynique.
Débat tronqué sur les médias de service public
Ce qui est particulièrement regrettable, c’est que ce débat forcément caricatural sur la baisse massive de la redevance empêche de débattre de manière plus ouverte, nuancée et constructive sur l’évolution du paysage médiatique, justement. Contrairement à ce qu’on lit parfois, le plus grand défi ne réside pas dans le désintérêt croissant du lectorat, notamment des jeunes, mais dans l’implosion du business model habituel basé sur un mix entre publicité et abonnements. L’offre gratuite (en partie générée d’ailleurs par les grands éditeurs privés suisses, à croire qu’ils voulaient sciemment saboter leurs titres payants !) a largement contribué à détruire ce modèle d’affaires, de même que plus largement l’offre gratuite sur internet. Quant à l’argument de la concurrence déloyale de la SSR face aux éditeurs privés, il est faux, puisque la SSR a beaucoup plus de restrictions en matière publicitaire et de tarification que les éditeurs privés! Ceux-ci rejettent sciemment sur la SSR leurs problèmes liés à l’implosion citée ci-dessus, et au fait qu’ils aient soutenu l’ouverture du marché publicitaire aux chaînes étrangères. Les jeunes s’intéressent au moins autant que leurs aînés à l’actualité mais selon d’autres modalités, plus diversifiées, majoritairement en ligne, et plutôt sur des enjeux de société, aussi bien globaux que locaux, plutôt que sur les institutions, votations et élections. Tout l’enjeu réside dans le travail très substantiel à mener pour rappeler qu’une information de qualité a un coût, car elle doit être générée par des professionnel.le.s qui respectent un cadre éthique et méthodologique, de même qu’on explique aux amateurs et amatrices de musique ou de films que « consommer » gratuitement via internet revient à saboter la juste rémunération des artistes et autres métiers concernés. Plus largement, sur les réseaux virtuels, lorsque c’est gratuit, c’est que très souvent on est soi-même le « produit », en livrant nos données.
Un modèle de société mortifère
Oui, le débat sur ce que recouvre aujourd’hui la notion de médias de service public est essentiel et passionnant, également par rapport au partage des rôles entre SSR et médias locaux (radios et télévisions locales), ou plus largement sur le mandat de service public confié à certains médias, et la nécessité de renforcer même la redevance pour compenser au moins en partie l’affaiblissement substantiel de l’offre médiatique privée. Accepter l’initiative à 200 francs implique de « tuer » dans l’œuf ce débat et de détruire la notion même de média de service public. Je pense sincèrement que pour les milieux à l’origine de cette initiative, c’est une intention pleinement assumée, par analogie avec toutes leurs autres positions visant à détruire le service public en général et à propager une vision non seulement ultracapitaliste de la société mais carrément libertarienne, soit une sorte d’anachronisme de droite, avec la loi du plus fort et des riches comme pilier central de la société. D’une certaine manière, cette initiative est une forme de haute trahison envers les intérêts supérieurs de notre pays.
Cette initiative est toxique, non seulement pour le paysage médiatique qui doit rester diversifié, pluraliste et indépendant, mais pour notre démocratie et plus largement pour la cohésion nationale de notre pays, et doit être clairement refusée.





